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Médecins en crise : quand la mort ne les touche plus

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Quand un médecin dit qu’il ne ressent plus rien face à la mort d’un patient

En tant que soignant, il faut apprendre à faire face à des situations difficiles : nuits courtes, annonces douloureuses, et de nombreux décès. En France, près d’un tiers des professionnels de santé se disent aujourd’hui en difficulté psychologique. Selon les données de 2025 relayées par Appel Médical, 67 % des médecins et infirmiers déclarent souffrir d’épuisement professionnel.

Au cœur de cette fatigue, une phrase revient souvent dans les couloirs des hôpitaux, prononcée de façon routinière : celle d’un médecin qui ne ressent plus rien quand un patient décède. Cette déclaration, bien que courante, soulève une question importante.

Une alerte du Dr Pierre Socié

Pour le cardiologue Dr Pierre Socié, président d’un comité d’éthique aux Hôpitaux de Chartres, cette phrase doit être un signal d’alarme. Il explique qu’on a longtemps conseillé aux jeunes médecins de ne pas pleurer à chaque décès, sous peine de devoir changer de métier. Pourtant, il prône une toute autre approche : « Le jour où la mort d’un patient ne vous fait plus rien, alors, changez de métier. »

Selon lui, la relation du médecin avec la fin de vie doit rester humaine. La déontologie médicale stipule qu’un professionnel doit accompagner la fin de vie sans s’en protéger émotionnellement au point de devenir insensible.

Une distance émotionnelle qui peut devenir dangereuse

Il est normal de garder une certaine distance pour faire face au stress : il faut savoir rester lucide pour prendre des décisions, expliquer, ou réagir face à une situation critique. Cependant, lorsque la phrase « Le jour où la mort ne vous fait plus rien » devient une réalité personnelle, cela indique une dégradation du lien humain. La mission d’accompagner le mourant peut alors devenir presque mécanique, comme si le patient n’était plus qu’un dossier.

Le collectif Les Survivants évoque une « usure de la compassion » : cette fatigue liée à une exposition constante à la souffrance et à la mort. Dans l’un de leurs textes, ils posent une question percutante : « Si je ne ressens plus rien, suis-je encore un bon soignant ? » Derrière cette phrase, il y a souvent une souffrance invisible, bien plus que le manque d’humanité.

Les chiffres alarmants du burn-out et de la déshumanisation

L’enquête « Soignants du cœur », menée par Les Survivants et le Pr Thibaud Damy, dresse un constat inquiétant. Selon cette étude, 45 % des soignants en cardiologie présentent un burn-out sévère, 37 % souffrent d’anxiété ou de dépression élevée, et 33 % montrent des symptômes de stress post-traumatique. Par ailleurs, 17 % déclarent recourir à des substances pour faire face, contre seulement 12 % qui bénéficient d’un suivi psychologique.

Une autre étude, l’Observatoire MNH-Odoxa, confirme ces tendances : environ 35 % des professionnels de santé jugent leur santé mentale « médiocre ou mauvaise », 41 % présentent des symptômes dépressifs ou anxieux, et un soignant sur dix pense au suicide. La recherche montre que ce surmenage peut entraîner du cynisme, une perte d’empathie et des erreurs médicales. Lorsqu’un médecin indique ne plus ressentir d’émotion face à la mort, ce n’est pas une preuve de force, mais souvent le sommet d’un problème plus profond.

Que faire si un médecin ne ressent plus rien face à la mort ?

Pour un professionnel qui constate qu’il « ne ressent plus rien », la première étape est de reconnaître qu’il s’agit d’un signal d’alarme, pas d’une faute morale. Il est essentiel d’en parler avec un collègue de confiance, un cadre ou de rejoindre un groupe de parole, comme ceux proposés par Les Survivants. Suivre une formation sur la fin de vie ou bénéficier d’un soutien psychologique, comme le dispositif « Mon Soutien Psy » qui offre jusqu’à douze séances remboursées, peut aussi aider à retrouver du sens.

Il est également important que l’entourage et l’équipe soignante soient attentifs. En cas de phrases répétées comme « ça ne me fait plus rien », il faut envisager un débriefing, alerter la hiérarchie ou adapter le rythme de travail. Les patients ou leurs proches ont aussi le droit de demander un second avis ou de changer de praticien si la relation devient trop figée.

Faire de cette phrase un indicateur partagé permet de mieux protéger les soignants. La solidarité et la reconnaissance des signes de fatigue sont essentielles pour préserver la qualité du soin et la santé mentale des professionnels.

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